
Histoires
Les meilleures idées commencent comme une plaisanterie : l'histoire de BlackBerry
Comment une remarque spontanée dans notre espace ouvert est devenue une campagne publicitaire sans précédent qui défie les conventions et s'étend sur plusieurs générations.
En tant que designer chez Quanthome, je fais régulièrement l'expérience de ces moments où une suggestion lancée dans l'espace ouvert pourrait tout aussi bien disparaître dans le bruit ambiant. Une remarque passagère, une idée qui semble ne pas mériter plus d'attention. Pourtant, certaines de ces suggestions contiennent quelque chose digne d'exploration.

L'origine d'une idée improbable
Nous préparions le lancement de notre nouveau produit : un chat IA qui exploite des données immobilières collectées en Suisse pour fournir des insights intelligents aux utilisateurs. Ma mission était de créer la campagne visuelle pour LinkedIn – un slogan accrocheur, une maquette épurée de l'application sur un iPhone récent, quelques informations sur le prix (50 CHF/mois après un essai de 7 jours), le logo. Tout devait être efficace et refléter la modernité du produit.
Je finalisais le visuel lorsque j'ai demandé à l'équipe, en traversant l'espace ouvert, quel modèle d'iPhone ils voulaient que je mette en avant. La question était pratique, presque banale.
C'est alors que quelqu'un a dit : "Mettez-le sur un BlackBerry."
La remarque a d'abord provoqué quelques rires. Puis, étrangement, elle a continué à résonner.
Matérialiser l'abstrait
Mon travail de designer consiste précisément en cela : prendre une idée, quelle que soit son origine, et l'extraire de l'abstrait pour la rendre tangible. Peu importe que l'idée vienne d'une réunion structurée ou d'une remarque spontanée dans l'espace ouvert – ce qui compte, c'est de la traduire en visuels concrets.
Extraire littéralement les idées de l'esprit des gens et les représenter est ma profession. Et cette représentation permet de tester l'intuition, de voir si le concept tient face à la réalité de l'image. Une idée peut sembler brillante en théorie et s'effondrer une fois visualisée. Ou inversement, comme dans ce cas, révéler une profondeur inattendue.
J'ai donc pris le temps de créer ce visuel alternatif. Trouver une maquette vintage de BlackBerry avec son écran LCD caractéristique, adapter notre interface moderne à cet espace réduit, observer le résultat.
Et le résultat s'est avéré saisissant. Une révolution sur un objet révolutionnaire. Notre interface d'intelligence artificielle, conçue pour naviguer parmi des millions de données immobilières, affichée sur un appareil qui avait lui-même été révolutionnaire en son temps, mais qui ne découvrait qu'alors ce que signifiait une application au sens contemporain.
Une rupture dans le paysage publicitaire
Le contraste avec les visuels promotionnels d'aujourd'hui est clair. Dans le paysage publicitaire contemporain, saturé des derniers iPhones, de surfaces immaculées, et de maquettes ultra-polies, ce choix est inédit. Nous allons délibérément à l'encontre des codes établis, où chaque campagne technologique cherche à mettre en avant le dernier appareil, l'interface la plus moderne, la promesse de l'avenir immédiat.
Mais il y a une autre dimension fascinante : la perception générationnelle. Nous jouons avec une image qui crée une fracture dans l'interprétation selon l'âge du spectateur. Pour une certaine génération, le BlackBerry est un objet chargé de souvenirs, presque nostalgique – ils se souviennent l'avoir tenu en main, de la sensation des touches physiques, de cet écran LCD qui semblait révolutionnaire à l'époque.
Pour un autre segment de la population, plus jeune, le BlackBerry est si lointain, si étranger à leur univers visuel qu'ils pourraient légitimement penser que cet appareil a été généré par IA, créé entièrement comme un objet fictif. Cette ambiguïté n'est pas un défaut – elle enrichit le message. Elle souligne à quel point la technologie évolue rapidement, au point de rendre certains objets méconnaissables en l'espace d'une décennie.

Une charge émotionnelle inattendue
Cette publicité est imprégnée d'humour, de nostalgie, de multiples émotions. Elle évoque des souvenirs pour ceux qui ont vécu cette époque, tout en créant une forme de belle dystopie pour les autres : elle suggère la possibilité, en son temps, d'avoir pu utiliser cette technologie dans les années 2000.
L'ironie est particulièrement délicieuse lorsque vous réalisez que certaines personnes participant à ce projet aujourd'hui n'étaient même pas nées lorsque le BlackBerry régnait sur le marché. Elles construisent une technologie de pointe tout en la visualisant sur un appareil qu'elles n'ont connu que par des photographies ou des références culturelles.
Cette dimension temporelle ajoute de la profondeur au message : nous ne faisons pas que montrer un produit, nous créons un récit qui traverse les générations, qui joue avec la mémoire collective et l'imagination.
Des lectures multiples d'un contraste
Quand j'ai présenté le visuel à l'équipe, la réception a été immédiate et enthousiaste. Chacun y a vu quelque chose de différent, mais tous ont perçu la puissance de l'image.
Il y a d'abord cette dimension presque ironique : publier une publicité avec un BlackBerry pourrait être lu comme un message aux utilisateurs – "regardez, vous pouvez l'utiliser même sur votre BlackBerry" – sachant que plus personne n'en possède. Une forme d'humour qui souligne l'accessibilité du produit par l'absurde.
Mais cette image porte aussi quelque chose de plus profond : l'idée de résurrection. Habituellement, les outils du passé restent dans le passé. Ils deviennent obsolètes et y restent, relégués aux tiroirs ou aux musées de la technologie. Voir un BlackBerry capable d'exécuter l'une des technologies les plus avancées de notre époque crée un symbole puissant.
Nous disons aux utilisateurs : nous avons conçu cette technologie de manière si accessible que même les plus réticents au changement, même ceux techniquement les plus en retard, peuvent l'utiliser. Le message n'est pas condescendant – il affirme au contraire que nous avons réfléchi à l'interface et à l'expérience pour les rendre universellement accessibles, quel que soit le niveau de familiarité avec les outils numériques contemporains.
Le BlackBerry représente également la lenteur du secteur immobilier à adopter les outils technologiques. C'est un secteur qui, particulièrement en Suisse, conserve des processus traditionnels, où la transformation numérique progresse à un rythme mesuré. Le BlackBerry devient ainsi un symbole de cette inertie.
Et c'est ici qu'une question plus fondamentale émerge : que sommes-nous réellement en train d'apporter avec l'IA de Quanthome? Est-ce un autre outil, destiné à rejoindre une liste déjà longue d'applications professionnelles ? Ou proposons-nous une technologie, quelque chose qui modifie profondément la manière dont les informations immobilières sont accessibles et traitées ?
Une culture d'entreprise qui cultive l'innovation
Au-delà du résultat spécifique de cette campagne, cette séquence illustre quelque chose de fondamental sur notre façon de travailler chez Quanthome. Le défi réside dans le fait de maintenir un environnement où ces suggestions peuvent être entendues et explorées, même lorsqu'elles semblent diverger des priorités immédiates. Cela nécessite une confiance collective, accepter que l'exploration d'une idée ne soit pas nécessairement une perte de temps, mais peut au contraire enrichir le projet final.
Cette approche fait partie de notre culture d'entreprise et explique en grande partie ce qui nous rend innovants dans un secteur traditionnellement conservateur. Alors que d'autres acteurs de l'immobilier suivent des processus établis et des stratégies marketing conventionnelles, nous créons un espace où une remarque spontanée peut devenir le cœur d'une campagne.
C'est cette capacité d'écoute, d'expérimentation, de prendre au sérieux ce qui pourrait sembler anecdotique, qui nous permet de produire des approches différenciantes. Dans un secteur où l'innovation progresse lentement, cette agilité créative devient un avantage stratégique.
Expérimentation comme méthode
Dans notre cas, nous avons finalement gardé les deux visuels : l'iPhone contemporain qui affirme notre position technologique, et le BlackBerry qui raconte une histoire plus complexe sur l'innovation, l'accessibilité, la possible résurrection d'outils que nous pensions définitivement obsolètes, et notre capacité à rompre avec les codes publicitaires établis.
Mais plutôt que simplement choisir l'un ou l'autre, nous avons décidé d'utiliser cette diversification visuelle pour des tests AB sur notre campagne publicitaire LinkedIn. Cette approche nous permet de mesurer concrètement l'impact de chaque visuel, de comprendre quel récit résonne le plus auprès de notre audience, et d'ajuster notre stratégie en fonction de données réelles plutôt que d'intuitions.
Les tests AB transforment notre exploration créative en méthodologie rigoureuse. Nous ne nous contentons pas d'avoir deux visuels intéressants – nous apprenons lequel communique le plus efficacement notre message, génère le plus d'engagement, convertit le mieux. Cette combinaison d'audace créative et de rigueur analytique définit également notre approche chez Quanthome.

Une question ouverte
Cette campagne est née d'une remarque lancée dans un espace ouvert. Elle nous a amenés à réfléchir non seulement à notre message publicitaire, mais aussi à la nature même de ce que nous proposons. Apportons-nous un autre outil à un écosystème déjà saturé, ou introduisons-nous une technologie qui modifie les fondamentaux de l'accès à l'information immobilière ?
La réponse à cette question déterminera probablement comment l'IA de Quanthome est perçue dans les années à venir. Sera-t-elle vue comme un produit de son temps, ou comme une étape significative dans l'évolution du secteur ?
Pour l'instant, nous avons un BlackBerry affichant de l'intelligence artificielle. Et cette image, née d'une suggestion improbable que j'ai été chargé de matérialiser, continue de soulever des questions pertinentes sur l'accessibilité, l'innovation, la perception générationnelle de la technologie, et comment nous concevons des outils pour servir le plus grand nombre.
20 nov. 2025